La sidération : comment sortir de l’engourdissement collectif

Nous sommes propulsés vers un monde que nous n’avons pour la plupart ni choisi ni cautionné. Il est rapide, bruyant et surchargé d’informations. Les crises se succèdent — sanitaires, économiques, technologiques, politiques — et pourtant, malgré cette intensité apparente, un sentiment diffus de stagnation altère l’atmosphère public. Nous sommes beaucoup à voir que quelque chose ne ne va plus, mais qui peut encore tenter de déplacer les montagnes ? Même l’amour est essoufflé.

La sidération n’est ni une opinion ni une faiblesse morale mais un état. Des émotions sont cristallisées par un narratif mémoriel. Il peut provenir d’un trauma autant que d’un mensonge. Et il enferme notre être tout entier dans une impression ou énergie stagnante.

La pandémie a été l’un des événements les plus sidérants pour le monde entier. Il a eu presque l’impact d’une guerre. Nous n’en sommes pas encore tout à fait revenus. Beaucoup ne sont plus, d’autres ont fait faillite. La sidération est un mal silencieux qui, lorsqu’il ne trouve pas d’issu, devient chronique.

De la même manière, sur le plan politique, nous vivons une sidération à l’échelle collective. Des règles ont été mises en place, elles ont favorisé les grandes compagnies d’actifs1 . De puissants lobby ont obtenu des dé-règlementations, entre autres fiscales, tandis qu’on a sur-règlementé la classe moyenne qui se voit appauvrie. Elle a bien manifesté sa colère, longtemps, souvent, mais les gouvernements eux-mêmes sont en état de sidération devant l’immensité des enjeux.

Collectivement liés par cette paralysie chronique, notre civilisation souffre dorénavant d’apathie. Nous sommes mis en suspension devant le réel, devant des situations perçues comme trop menaçantes, trop complexes ou impossibles à maîtriser.

Comprendre le mécanisme neuropsychologique qu’est la sidération nous permet de cesser de nous juger comme étant inaptes ou incompétents. Nommer cet état d’âme figé nous permet d’ouvrir la voie à un processus de rétablissement de l’équilibre individuel.

Si nous ne pouvons agir sur les problèmes environnementaux, sur la crise du dollar, sur les changements géopolitiques, nous pouvons assurément renverser cet état d’apathie par la désidération. Il nous est possible de récupérer progressivement notre «agentivité», à savoir notre autorité intérieure, celle qui nous permet de rester l’auteur de notre propre vie et d’y produire un changement réel.



Quand le système nerveux appuie sur pause

La sidération apparaît lorsque le cerveau conclut, souvent de façon inconsciente, qu’aucune réponse devant un problème n’est possible. Ni fuir, ni combattre. Il reste alors une troisième option : se figer. Cette réaction est bien connue en biologie sous le nom de réponse de freeze. Littéralement, gelé, engourdi ! Interdit de ressentir !!

Selon le dictionnaire CNRTL, la sidération se dit d’un état d’engourdissement, d’inertie, accompagné d’insensibilité physique et morale

Une insensibilité physique et morale, n’est-ce pas le constat que nous faisons de notre état d’être collectif ?

Ne pas pouvoir maitriser une situation produit de la sidération. Sur le temps long, elle devient chronique. Le corps se coupe du ressenti, la personne se dissocie de son identité interne. Vient un moment où l’insensibilité, morale ou physique, prend le dessus sur notre volonté.

On ne peut plus réfléchir ni décider ni agir. On reste saisi.

Le cerveau déclenche le même mécanisme de sidération devant un ours que devant la complexité, l’impression de ne pas pouvoir maitriser notre monde ou l’ampleur de problèmes.

La sidération a même envahi les pionniers en intelligence artificielle, Yoshua Bengio et Geoffrey Hinton. Leur crainte que l’IA parvienne à une autonomie (complexité) capable de menacer l’humanité (peur) établit que le changement vers une société numérique est de moins en moins une évolution, un progrès…(réagir puis, ne plus agir). En 2024, avec d’autres scientifiques, les pionniers ont sonné l’alarme concernant les dangers de leur créature IA (réagir). Les gouvernements ont fait la sourde oreille (figé), les multinationales n’ont même pas entendu leur cri. Pour poursuivre notre routine comme si rien n’était, il nous a donc fallu entrer en état de sidération.

S’engourdir est la solution la plus appropriée proposée par le cerveau pour protéger la survie de l’être humain lorsqu’il est menacé.

Que fait notre cerveau pour induire l’effet de sidération ? Il fait appel à sa partie primitive, appelée le cerveau reptilien qui privilégie la survie au détriment du raisonnement. Ce qui engage l’amygdale, le centre des émotions, dans le processus de décision. Ce mécanisme est mesuré par imagerie cérébrale et reproductible en laboratoire2.

Il faut comprendre la logique de ce mécanisme : c’est bien parce que la personne se sent submergée par ses émotions – et pas nécessairement par la situation — que la situation est évaluée comme non maîtrisable.

Alors, la sidération peut donner l’impression d’un manque de compétence ou d’un défaut de préparation. En fait, il s’agit d’une inhibition neurofonctionnelle transitoire3. Ces troubles  » met en jeu les fonctions principales du nerf vague. Ils affectent chaque année des milliers de personnes et représentent jusqu’à 30 % des consultations neurologiques « .

Le nerf vague active une réponse de « freeze » (gel ou immobilisation) caractérisée par une réduction drastique du métabolisme, une diminution du rythme cardiaque (bradycardie), une baisse de la pression artérielle, une immobilité physique et une dissociation émotionnelle.

L’état de sidération peut alors produire une dissociation de l’identité qui met entre parenthèse l’agentivité et pave la voie à la soumission, à l’obéissance, à la conformité d’une manière permanente.


Pourquoi on se conforme même quand on n’est pas d’accord

Imaginez un employé qui apprend du jour au lendemain que son entreprise impose des règles qu’il juge absurdes ou injustes. Il est choqué, en colère, inquiet. Les premières semaines, il parle, proteste, tente de comprendre. Il ressent qu’il perd ses repères et il réagit. Puis, progressivement, voyant que l’entreprise ne dialogue pas et maintient ses nouvelles règles, il finit par se taire. Il doit bien gagner sa vie. Et puis, c’est plus compliqué de chercher un nouvel emploi.

Ne rien décider n’est pas une adhésion. Si la personne reste dans cette situation, l’effet de sidération devient chronique. Alors l’employé va travailler mais sans conviction. Il ne peut agir comme avant. Il se sent déçu et abandonné, vidé, confus et fatigué. Il a décroché de l’intérieur. C’est métro/boulot/dodo.

La psychologie sociale4 a largement documenté les mécanismes de la conformité : besoin d’appartenance, peur de l’exclusion, autorité perçue comme légitime, pression du groupe.

Quelqu’un peut rester dans une relation ou une situation professionnelle qui ne lui convient plus, non par attachement, mais par épuisement décisionnel. C’est bien documenté aujourd’hui. Les individus doivent prendre de multiples décisions par jour que nous n’avions pas autrefois5. L’idée même de faire des changements devient alors trop coûteuse.

Se désintégrer physiquement et psychiquement

La sidération ajoute une dimension essentielle : le corps n’a plus accès à sa pleine capacité de choix.

La sidération peut déclencher des réactions physiques telles le manque de tonus ou la rigidité musculaire, l’altération de la respiration, l’engourdissement, la difficulté à ressentir ses limites corporelles ou la perception du temps.

En d’autres mots, le corps est présent mais, l’événement n’est pas intégré dans la mémoire narrative. Il reste stocké sous forme sensorielle et émotionnelle. Comme si l’expérience vécue avait été fragmentée. La personne n’a plus accès au souvenir malgré qu’il soit inscrit dans son corps. L’information est ainsi occultée pour préserver l’équilibre dans une situation qui n’a plus de sens.

La capacité subjective et opératoire d’être l’auteur de ses actions et de produire un changement réel dans un contexte social et structurel n’est plus ressentie. Le corps l’a engourdie.

Or ne plus avoir d’impact sur sa propre vie, c’est ne plus pouvoir créer du sens pour soi, ne plus comprendre son utilité. Ce qui relève d’un drame existentiel fondé sur l’incapacité de s’autogouverner. La conformité est parfois à ce prix : sidération chronique et perte de maitrise sur sa vie utile.

Lorsque tout semble décidé ailleurs, la conformité peut devenir une stratégie de survie psychique. Et elle touche à l’identité de l’être, à sa capacité de se saisir de sa propre vie, d’être aux commandes pour faire ce que doit.

Quand l’état de sidération conduit à une dissociation d’avec soi, l’identité se liquéfie. Non seulement le corps est engourdi, mais la psyché n’est plus disponible. La personne perd la capacité de se percevoir comme la source de ses actes. De ce fait, elle ne peut avoir un impact réel sur son environnement. N’étant plus auteure de ses gestes, elle exécute de manière automatique, conditionnée. Elle s’adapte pour se conformer afin de sécuriser son statut social. Mais elle perd le sentiment de cohérence intérieure qui donne du sens à sa vie.

Quelque chose meurt. L’identité asphysie. L’être se confine, il s’évapore.


La désidération : on ne décide pas d’en sortir

La sidération ne se défait pas par la volonté, parce qu’elle n’a pas été créée par la volonté. Au contraire, c’est le système parasympathique dorsal, le nerf vague, qui a mis la mémoire de l’événement sous scellé pour protéger la survie.

Ainsi on ne libère pas la sidération par la prière, ni par des pilules ni par une volonté magique de commander à l’univers ni même en faisant du shamanisme, bien au contraire. On se désidère en réintégrant progressivement ses circuits internes, dans le corps et dans la psyché.

La désidération est une processus progressif qui fait appel à notre sensibilité.

Le système nerveux possède 3 degrés de sensibilité (mesurez votre sensibilité en cliquant le lien ci-dessus). Pour se rebrancher, il doit d’abord percevoir des signaux de sécurité suffisante qui permettent de relancer les fonctions supérieures.

Des gestes simples mais puissants permettent de rétablir la sensibilité :

  • Ralentir volontairement la respiration
  • Réintroduire des mouvements doux et conscients
  • Porter attention aux sensations concrètes (contact, chaleur, appui)

Ces gestes paraissent banals, mais ils parlent directement aux circuits les plus profonds du cerveau.


Réintégrer l’expérience, du figement au sens

La sidération laisse souvent les événements non digérés. Lorsqu’ils demeurent stockés sous forme de tensions, d’émotions diffuses, de fatigue chronique, il est possible d’en réactiver la cause et de la libérer du récit gardé en mémoire.

Il ne s’agit pas de ruminer mais de transmuter l’émotion cristallisée dans le corps par des techniques spécifiques de re-sensibilisation qui éclairent la conscience. Ce processus redonne à l’être autorité sur sa vie.

Être sensible, c’est donner du sens.

La psychologie évolutionnaire traite la sensibilité à travers la gradation des capteurs internes de l’être. Accroitre sa sensibilité donne accès à des dimensions de plus en plus profondes qui permettent à chacun d’enraciner son autorité et donc de rester l’auteur de sa vie, peu importe les circonstances.

Selon le degré de sensibilité de la personne, sa relation à la conformité change.

  • La personne sensible, recherche surtout la sécurité extérieure et se conforme pour ne pas être exclue. La sidération ne fait qu’accentuer ce besoin d’appartenance.
  • La personne hypersensible ressent une dissonance intérieure et le poids d’une fatigue morale qui rend le conformisme intolérable. La sidération est un recul causé par une rupture avec les circuits internes.
  • La personne suprasensible développe une autorité intérieure stable qui lui permet d’agir à l’extérieur du cadre conforme, sans se définir par l’opposition. Elle ne vit pas de sidération (En savoir plus sur la formation de psychologie évolutionnaire).

Sortir durablement de la sidération ne consiste pas à combattre le système de front, mais à restaurer sa capacité interne à ressentir dans l’objectif de s’autogouverner. Une personne désidérée n’est pas nécessairement bruyante ou rebelle. Elle est présente, cohérente et capable de dire oui ou non sans se trahir.


De l’engourdissement à la responsabilité incarnée

La sidération est une réponse humaine, ancienne et universelle. Ce qui est nouveau, c’est son entretien à grande échelle par des environnements instables et saturés, accentué par la fabrication de consensus social.

Comprendre le mécanisme de la sidération change profondément le regard que l’on porte sur soi et sur les autres. La désidération n’est pas une révolution spectaculaire, mais une reprise de contact patiente avec sa capacité d’agir. Dans un monde qui pousse à la réaction automatique, retrouver son agentivité devient un acte profondément responsable et libérateur.


Références

  • Porges, S. (2011). The Polyvagal Theory. Norton.
  • Kahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow. Farrar, Straus and Giroux.
  • Baumeister, R. & Leary, M. (1995). The need to belong. Psychological Bulletin.
  • Milgram, S. (1974). Obedience to Authority. Harper & Row.
  • Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.
  1. https://www.latribune.fr/economie/international/blackrock-qui-sont-ces-financiers-qui-dirigent-le-monde-828300.html ↩︎
  2. https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-l-amygdale-un-detecteur-de-l-ambiguite_25133 ↩︎
  3. https://www.la-tour.ch/fr/troubles-neurologiques-fonctionnels ↩︎
  4. https://lps-aix.com/la-conformite-pourquoi-suivons-nous-le-groupe/ ↩︎
  5. https://www.psychologies.com/Bien-etre/Stress/Stress-au-quotidien/Articles-et-Dossiers/Fatigue-decisionnelle-quand-faire-face-a-trop-de-choix-nous-epuise ↩︎